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II . La Vierge au chancelier Rolin. (tableau sur bois de 66 x 62 cm, peint à mon avis
vers 1422, musée du Louvre)
Le chancelier
Rolin est à genoux, sur son prie-dieu, face à la Vierge de Chalon. Son regard
perdu dans l'infini imagine déjà l'image du Chalon nouveau que va enfanter une population
rassemblée dans une église riche de vertus (les pierres précieuses, les
tissus somptueux évoquent cette richesse... morale). Suivant la tradition, l'ange
du Seigneur ceint la Vierge, patronne de Chalon, de la couronne des reines.
Nicolas Rolin
est un fin psychologue. Il n'ignorait pas que les Chalonnais vénéraient une
vierge depuis les temps ancestraux. C'est à elle qu'ils s'adressaient en
période de sécheresse ou de trop grandes pluies. Sa statue trônait sur les
arches du pont, dans les niches des maisons et dans les églises. Elle régnait
sur la Saône et protégeaient les pêcheurs. Le matin, au petit jour, avant de
lancer leurs filets, ils levaient leur regard vers elle et lui adressaient de
touchantes prières. Peut-être Van Eck s'est-il inspiré d'une statue ou de
statues existantes? Peut-être a-t-il inspiré d'autres artistes ? Ces cheveux
bouclés, ce fin sourire, ces yeux mi-clos, cette attitude de la main gauche,
tout cela se retrouve dans la sculpture dite de la Vierge d'Autun.
Le grand
chancelier de Bourgogne est venu remercier la patronne de Chalon pour tous les
miracles qu'elle a faits pour sa ville... et il lui demande un nouveau miracle.
Nous sommes
dans une pièce d'apparat.
L'architecture,
la sculpture, les chapiteaux, tout cela se retrouve dans les cathédrales
d'Autun et de Chalon, mais en moins fin et en moins précieux. Comme il fallait
s'y attendre dans ce palais descendu du ciel - biblique - nous retrouvons dans
les scènes des chapiteaux, comme pour une mise en garde, le terrible drame de l'humanité
naissante: le paradis, puis la faute et l'exil; l'offrande à Dieu de Caïn et
d'Abel, puis le meurtre; l'arche de Noé, puis son ivresse.
La question
qui a irrité tous les experts jusqu'à ce jour est la suivante: où diable le
peintre a-t-il placé son chevalet? La réponse que je propose est surprenante:
dans les hauteurs du ciel. Cela signifierait donc que Van Eyck
, pour peindre Chalon, s'est mis à la place de Dieu qui voit tout, mais qu'on
ne voit pas. Autre question: quel est ce palais ignoré, inconnu ou méconnu,
quelle est cette pièce d'apparat dans laquelle le chancelier a choisi de se
faire peindre? Ma réponse est de même nature: dans la salle du trône du palais
fortifié de la Vierge de Chalon, entre ciel et terre.
Ce palais se
déplace jour et nuit sur une orbite sensiblement ovale, au-dessus des fossés et
du bras de la Genise qui ceinturent la ville. C'est
ainsi que sans se lever de son trône, la Vierge peut voir et protéger
l'ensemble de la cité en en faisant le tour.
Pour peindre
son tableau, il a fallu que Van Eyck imagine une
perspective depuis plusieurs points de vue en se plaçant sur l'orbite précitée,
grosso modo sur une partie du parcours allant du fossé de l'évêché jusqu'au
bras de la Genise.
Vision de Van Eyck ou vision de Dieu? Apparemment, c'est la deuxième
hypothèse qui est la bonne puisque Van Eyck est dans
le tableau. Vêtu de la pèlerine brune qu'il affectionne, il se penche pour
admirer et observer le moindre détail comme tout peintre digne de ce nom. Si
nous nous plaçons dans la vision du chevet de la cathédrale, nous sommes
au-dessus du fossé, à hauteur de l'évêché. Si nous nous plaçons dans la vision
du pont, nous sommes à la confluence du fossé et de la Saône, à environ 300
mètres à son nord-est. C'est le moment que Rolin a choisi pour venir visiter la
Vierge et pour faire immortaliser cet instant par Van Eyck
. C'est un endroit bien particulier. La tour Marion est en-dessous de nous. La
paroisse Sainte-Marie où habitent les pêcheurs est derrière nous. Le palais
volant s'est engagé au-dessus du fleuve; il est orienté comme s'il voulait
continuer sa route en direction du bras de la Genise
.
Derrière Van Eyck , attendant la réalisation de son grand projet de
rénovation de la ville de Chalon, le duc de Bourgogne, coiffé de son fameux
turban rouge, se prépare à admirer le spectacle. Comme de juste, il est au
centre du tableau.
La Saône
ondule, royalement. Seules, quelques cadoles à rames au profil effilé
l'animent. Le groupe d'îles de La Benne-la-Faux , -
inondable aujourd'hui probablement comme hier - s'est rapproché pour les
besoins du peintre; et de son sol luxuriant a jailli le bouquet d'une demeure
princière. Le futur pont Saint-Laurent enjambe le fleuve dans une envolée qui
n'a rien à envier à celui de Cahors. L'imposante tour à pont-levis qui fait
face à l'île lui donne une incontestable harmonie, tandis qu'une simple croix
met en valeur le dépouillement de son architecture.
Le premier
méandre du fleuve contourne, sur sa rive droite, la corne d'une longue zone
boisée à fleur d'eau. Il s'agit de la colline de Lux dont la pente monte
doucement jusqu'au village.
Dans le
méandre suivant, le mouvement de terrain est plus abrupt et s'élève jusqu'à une
hauteur dominante du massif montagneux, site apparemment stratégique où pointe
le clocher d'une église romane dont le porche est curieusement tourné vers la
Saône (peut-être parce que c'était plus facile pour le peintre de la
représenter en l'orientant ainsi). Est-ce le Mont-Saint-Vincent
? Au bord du fleuve, dans la corne qui s'avance, est-ce Tournus?
Enfin, dans le
dernier méandre apparaît la colline de Fourvière, avec à ses pieds, la ville de
Lyon. Et puis, ce sont les montagnes, plus ou moins enneigées, qui ferment
l'horizon, les hautes Alpes déchiquetées à gauche, le Massif Central aux calmes
versants à droite.
Sur la rive
gauche du fleuve, le pont nous conduit dans une île Saint-Laurent aux quais
fortifiés, avec son église, aujourd'hui disparue, qu'entourent des maisons
bourgeoises et des squares arborés, notamment sur l'actuelle place Thévenin . De l'autre côté du bras de la Genise , qu'une lignée d'arbres permet de deviner, mais
qui, peut-être, a été comblé, se dresse une étonnante butte verte, futur lieu
de promenade pour les habitants de la ville. Dans le projet de Nicolas Rolin,
cette très importante butte est appelée à remplacer... les marais et autres
terrains marécageux qui se trouvent derrière l'île et qui, après un sérieux
remblaiement, seront rendus à la culture. Au-delà, s'étend la plaine de Bresse
jusqu'au Revermont.
Sur la rive
droite, le pont nous conduit vers une cathédrale Saint-Vincent magnifiquement
restaurée dans le style flamboyant: deux ailes entièrement rénovées, toit en
ardoises, flèche à la croisée du transept, grandes fenêtres gothiques aux
immenses vitraux, chapelles latérales entre les arcs-boutants, flèches de
pierre aux pinacles, deux grands clochers-tours aux hautes ouvertures en façade
(seule la gauche est visible dans le tableau, la droite si on fait face au
monument), et enfin de magnifiques escaliers de pierre sur l'arrière. Derrière
l'église, une chancelière en projet est composée d'un corps de bâtiment flanqué
probablement de deux tours dont seulement une est visible. Cette chancelière
sera effectivement construite par le chancelier Rolin, mais le bâtiment flanqué
de deux tours, quoique de grande hauteur, aura une forme plus classique (voir
le plan de Rancurel).
Un peu plus à
gauche, un beffroi pointe vers le ciel une architecture de grandes baies
vitrées incroyablement futuriste, assez semblable à celui de Bruges. Le beffroi
a été effectivement construit sous le règne de Philippe le Bon. Même remarque
que précédemment.
Sur la berge
du fleuve, au pied du rempart de la basse enceinte qui s'accroche à ses
poternes, jusqu'à la tour des Ecorcheurs qui s'avance dans l'eau, s'étend le
port. La partie en aval du pont est réservée aux bateaux de pêche, la partie en
amont aux moulins montés sur barques. Autrement dit, le chancelier Rolin
prévoit que ces moulins quitteront les piles du pont auxquelles ils sont
accrochés et qu'ils endommagent, pour s'aligner d'une façon toute militaire sur
la partie du port qui leur sera dorénavant réservée. Hélas, les moulins
continueront comme auparavant à s'accrocher aux piles et à les ébranler. Dans
la partie en aval, l'ancienne plage où les pêcheurs tiraient leurs barques a
disparu pour laisser la place à un quai surélevé qui s'est avancé dans le lit
du fleuve jusqu'à s'aligner sur la tour des Ecorcheurs, offrant ainsi à la
population un nouvel espace de promenade.
La grande rue,
centrale, manifestement très animée, nous amène à l'ancienne et principale
sortie, l'imposante porte fortifiée de Beaune, véritable ornement de la ville
(deux étages au-dessus de l'ouverture voûtée; deux hautes tours l'encadrent). A
gauche, entre cette porte de Beaune et le beffroi dont j'ai parlé, pointent les
clochers de l'église Saint-Georges et de la Commanderie de Saint-Antoine (voir
le plan de Rancurel ).
A la sortie de
cette cité ceinturée de murailles et hérissée de clochers (sur les sept églises
paroissiales existantes, écrit Martine Chauney ,
seule la cathédrale est restée), une muraille garnie de tours (basse enceinte?)
grimpe la côte, de la gauche vers la droite, jusqu'à l'ancienne abbaye de
Saint-Pierre que l'on reconnaît à son important clocher. Une route en lacets,
partie de la porte de Beaune, nous donne la direction d'Autun. En haut de la
pente, nous découvrons l'église de Chatenoy-le-Royal
que Van Eyck a flanquée de deux grandes ailes qui ne
seront jamais construites. Légèrement en contrebas une tour indique le château
du vieux Charreconduit .
Comme nous
avons quitté la route d'Autun pour passer devant l'église de Chatenoy , nous continuons sur le chemin qui mène à Taisey où, là aussi, une tour désigne l'antique forteresse
avec le grand pont dormant cité dans un document de 1508. Puis, nous
redescendons par la rue du château du vieux cadastre pour reprendre l'ancienne
voie dite romaine, très fréquentée, qui traverse Saint-Rémy. Depuis le
carrefour du Pont-Paron où nous avons traversé la
Thalie, nous montons la pente douce en admirant les vastes prairies verdoyantes
des riches fermiers de Taisey . Au centre de chaque
parcelle, nous admirons les fermes d'une agriculture restructurée. Enfin, nous
redescendons la pente jusqu'à Droux d'où nous
continuons notre chemin jusqu'à Lyon.
Tout en
marchant, nous nous posons deux questions.
Première
question: ces champs, ces vastes prés, ces vergers aux limites si rectilignes,
ne serait-ce pas un projet de remembrement des terres avec en promesses, pour
la population une meilleure rentabilité de son travail, et pour l'Etat une
meilleure assiette de l'impôt? Autrement dit: sans bonne politique économique,
pas de revenus durables pour l'Etat, et sans revenus pour l'Etat, pas de
possibilités pour lui de mener une bonne politique économique au profit des
populations. Telle était en effet la pensée politique de Philippe le Bon.
Deuxième
question: ce tableau de Van Eyck dans lequel nous
sommes entré et dont nous n'arrivons pas à sortir, cette mise en scène,
apparemment religieuse, ne serait-elle pas un voile artistique et mystique qui
recouvrirait quelque chose de plus profond? Ce quelque chose de plus profond,
ne serait-ce pas ce qu'on appelait jadis: la Foy de Bourgogne? une Foi de
Bourgogne qui se serait enracinée en territoire éduen?
Et voilà que
dans ce paysage bien réel, mais sublimé, où chaque fleur, chaque oiseau, chaque
chose, chaque composition nous parle dans un langage de symboles, voilà,
dis-je, que l'enfant divin lève la main droite et voilà qu'il bénit, et la
Saône, et le pont... et le chancelier Rolin.
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