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I. Le
Vrai, le Beau, le Bien
Qu'elles soient absolues ou relatives, le lecteur sait très bien que ces trois
valeurs, le vrai, le beau, le bien, ne datent pas d'aujourd'hui mais qu'elles
se trouvent aux origines de notre humanité (la recherche du beau et du vrai
dans les fresques de Lascaux, le désir de faire le bien dans les offrandes des
tombes préhistoriques).
Elles se
subliment, au IVème siècle, dans la basilique de Vézelay, étonnant temple du
soleil où la philosophie de l'empereur Julien s'allie à un judaïsme
messianique, voire évangélique (Histoire de Bibracte, Dieu rayonnant,
chapitre 16). Le beau Dieu du tympan du narthex, dans lequel les courants
religieux et philosophiques de l'époque pouvaient se reconnaître, nous fait
remonter, en réalité, à l'image symbolique du "souverain Bien" tel
que Platon l'avait déjà pressenti et à celle du Dieu (évidemment barbu !) de la
Sagesse grecque.
Le génie du
christianisme est d'avoir continué dans cette voie. C'est en effet dans la
société judéo-chrétienne que le monde a donné ses plus beaux fruits, dans la
recherche du vrai (les sciences), du beau (les arts) et du bien (la
prospérité). Luc Ferry et André Comte-Sponville le reconnaissent bien
volontiers.
Que la
philosophie laïque veuille retrouver la perception de ces irrécusables transcendances
dans le sein de notre propre conscience et non dans des arguments d'autorité (Luc
Ferry, page 236), ou qu'elle donne à l'amour et à la vérité une valeur
particulière (André, page 245), il n'y a là que du très normal.
En revanche,
inquiétant est le constat que font nos deux philosophes. Succédant à la société
religieuse, la société laïque piétine. La pauvreté menace la prospérité.
La laideur et l'absurde supplantent le beau (bien que les femmes n'aient jamais
été aussi belles: page 367). La société médiatique fait passer la rentabilité
(par exemple l'audimat) avant la vérité.
II.
Absurdité du courant avant-gardiste
Dans le domaine du beau, le constat est flagrant. Nos deux auteurs ne sont pas
tendres pour certaines créations, musicales (Boulez), sculpturales (les
compressions de César, les tas de charbon d'un autre, page 373) ou picturales
(le fameux carré blanc sur un fond blanc, page 395). Ces créations ne
tiendraient le haut du marché que par l'artifice de certains investisseurs
professionnels, grâce à la complicité aveugle des musées nationaux,
grâce aussi à la générosité d'un État qui s'imagine subventionner un
art de demain, alors que le public l'a déjà condamné (page 408).
Lors d'un de
mes séjours en Californie, j'ai pu apprécier une modeste photographie d'une
qualité artistique indéniable représentant un fleuve de coquelicots
"s'écoulant" dans le fond d'une vallée. Voilà bien l'image d'un chaos
(la répartition désordonnée des fleurs) qui cependant prend sens dans le temps
et l'espace (le courant qui s'écoule).
Dans cette
optique, il me semble qu'à force de ne vouloir exprimer que le chaos, le
désordre, le néant, la déconstruction, en quelque sorte "l'ombre",
les artistes d'aujourd'hui ne voient plus l'harmonie cachée des choses, l'ordre
sous-jacent, le vivant, le sublime, en quelque sorte "la lumière" qui
ne demande qu'à jaillir d'un état de déséquilibre, d'où une absence évidente de
sens dans leurs œuvres.
Il s'agit
donc de retrouver "le vrai sens". Luc Ferry et André Comte-Sponville
s'y emploient de leur côté, dans la voie laïque. Espérons que, dans la voie
religieuse, les théologiens des églises se réveillent avant qu'il ne soit trop
tard.
Mais quel
est le "moteur" qui relancera l'évolution : l'amour ou l'intelligence
? l'amour et l'intelligence?
III.
L'amour et l'intelligence
Pour nos deux philosophes, l'amour apparaît comme la valeur fondamentale par
excellence qui se juxtapose aux trois valeurs précitées. Il en est de même pour
l'Église.
N'y a-t-il
pas là un grave malentendu? Pour ma part, je ne pense pas que l'amour soit une
valeur absolue à atteindre au même titre que le vrai, le beau et le bien.
L'Amour "absolu", c'est du mysticisme, ce n'est pas réaliste. En
faire un culte dans la vie courante me paraît comporter beaucoup plus de
risques que d'avantages, alors qu'en réalité, c'est la volonté de faire le bien
qui importe. Beaucoup plus qu'un but, l'amour/sympathie (Luc Ferry, page 346)
est une disposition naturelle de notre être. Il est plus profond et plus
durable que la passion qui n'est qu'un pic dans la sinusoïde . C'est une
faculté qui, avec l'intelligence, constitue le double attelage qui tire
l'humanité vers les trois valeurs fondamentales que je viens d'énumérer.
Selon moi,
ce n'est que dans cette optique que notre vie prend sens.
IV. Faire
de sa vie une œuvre d'art
Faire de sa vie une œuvre d'art, tel est le projet que nous proposent nos deux
philosophes. L'expression peut surprendre, étant à la fois mal et bien choisie.
Elle est mal choisie car elle paraît ne pouvoir s'appliquer qu'à des êtres
d'exception. Elle est bien choisie si on la comprend dans l'humilité de la vie
quotidienne du plus modeste travailleur, paysan, artisan, mère au foyer, etc....
Pour être clair, disons que les œuvres d'art que nous voulons faire de nos vies
se laissent entrevoir dans l'album des photos de famille ou dans l'image que
nous voulons donner de nous aux autres.
Curieusement, c'est dans la religion que Luc Ferry et André Comte-Sponville
trouvent les modèles les plus émouvants (Mère Thérésa, l'abbé Pierre). Dans ce
prolongement, on pourrait leur suggérer qu'il n'y a pas de meilleure
illustration que le personnage de Jean-Paul II, étonnant exemple d'un homme qui
a fait de sa vie une véritable œuvre d'art.
Œuvre d'art
d'une vie individuelle certes, mais œuvre d'art qui ne prend véritablement sens
qu'au sein d'une œuvre d'art d'une toute autre dimension, je veux parler du
christianisme.
V. Le
christianisme est, essentiellement, une œuvre d'art
Voilà bien le paradoxe surprenant auquel nous conduit le livre "La sagesse
des Modernes". Le christianisme est une œuvre d'art, avec ses turbulences,
sa lumière et ses ombres, une œuvre d'art qui touche au sublime dans
l'architecture, la musique et la peinture.
Et il l'est
encore aujourd'hui dans la vie des églises, pour nombre de chrétiens.
Dans cette
messe de Noël 1998 retransmise depuis le Vatican, l'artiste qui veut vraiment
"voir" n'aura probablement pas été insensible au jeu de la caméra
qui, plusieurs fois, allait du symbole de l'enfant au symbole du mort crucifié,
saisissant raccourci beaucoup plus parlant qu'un long discours philosophique.
Le sacré, il était là, bien présent, et il n'était pas besoin de raisonner à
partir d'un enfant que le barbare découpe en morceaux pour démontrer sa
réalité. Il était là, dans la magnificence de la basilique Saint-Pierre, dans
le passé historique de la ville de Rome, dans ce public recueilli, dans ce
pape, à la fois roseau et rocher, qui s'accrochait à son espérance en montant
les marches d'un autel consacré par l'Histoire. Il était là, ce jour-là, dans
les chœurs, comme il était hier dans les chœurs du merveilleux polyptique de l'Agneau
mystique.
En
représentant l'humanité encore animale dans les symboles nus d'un Adam barbu au
regard vague et d'une Ève chevelue en fin de grossesse, en représentant autour
d'un harmonium d'église l'humanité devenue spirituelle, le peintre Van Eyck
nous avait déjà tout dit sur "l'éclosion" de l'homme, qui
s'arrache du monde de la nature (Luc Ferry), pour "fructifier"
dans le monde civilisé de l'esprit, dans la continuité de l'évolution
(André Comte-Sponville, page 104)... C'est ainsi que la lumière sort de
l'ombre.
Dieu dit: «Que la lumière soit!» (Genèse, 1, 3).
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