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I. Le
problème du mal
Luc Ferry écrit (page 29): «Mais le mal radical est ailleurs (que le mal par
intérêt): il réside dans le fait... de prendre le mal en tant que tel comme
projet... or ce démoniaque, hélas, semble bien être le propre de l'homme»
(exemple: la torture, le sadisme, certains actes contre nature commis en Bosnie
ou au Rwanda). Si l'animal ne connaît pas cet excès, c'est parce qu'il n'est
pas plus que son programme. Si l'homme connaît cet excès, c'est parce qu'il est
libre (de faire le mal... ou le bien).
André
Comte-Sponville voit plutôt dans le mal la manifestation de l'égoïsme humain
joints à des penchants qui, même s'ils s'écartent de la logique naturelle,
peuvent néanmoins s'expliquer (sans s'excuser, bien évidemment).
Pour l'aile
traditionnaliste de l'Église, le Diable a toujours une existence bien réelle.
C'est lui, le tentateur, qui s'introduit dans la conscience de l'homme pour le
détourner de la parole de Dieu et lui faire commettre le mal (d'où le maintien
de la pratique de l'exorcisme).
En ce qui me
concerne, je ne suis convaincu ni par les uns ni par les autres, tant ces
notions de diable (pour l'Église), de démoniaque (pour Luc Ferry), ou de grand
Satan (pour d'autres) me semblent dater d'un autre âge et en dehors de la
raison.
Mon raisonnement s'appuie sur deux idées.
Première idée: il y a la nature. De même que l'homme est le prolongement
de l'animal dans le sens de l'évolution naturelle, de même la meute
"animale" trouve son prolongement dans le clan humain, puis dans la
tribu, et ainsi de suite; de même que les espèces animales luttent entre elles
suivant les dures lois de la sélection naturelle où la plus faible est
éliminée, de même ont agi les groupes humains au début de notre histoire. Pour
les peuplades sumériennes, pour le peuple d'Israël à son début, il semble qu'il
était normal, "voire naturel", d'éliminer l'adversaire ou l'étranger.
L'histoire
d'une humanité issue d'un seul couple humain est un mythe dont la fausseté est
de mieux en mieux démontrée par la paléontologie. L'humanité est issue de
souches différentes dont seules ont subsisté les plus aptes (ou les plus
guerrières). L'homme de Néenderthal n'est pas l'homme de Cro Magnon.
Dans cette
optique, on peut se demander pourquoi ce processus ne s'est pas poursuivi
jusqu'à ce jour, puisqu'apparemment c'est une loi de la nature.
Deuxième idée: il y a la montée de la conscience. L'organisation sociale
favorisant la réflexion, il apparaît, au cours de l'histoire, une prise de
conscience progressive, à savoir que l'homme ne doit pas être un loup pour
l'homme. Comme le dit très justement Luc Ferry, l'homme prend conscience du
sacré dans l'autre. C'est cette montée de la conscience que l'historien Jean a
étudiée dans l'histoire du peuple hébreu (Histoire de Bibracte, Dieu caché ).
Conclusion: Cette prise de conscience n'étant pas dans les lois de la
nature, il est logique d'émettre l'idée qu'elle a pu être inspirée par... Ce
qui nous dépasse. Dans cette hypothése, j'aurais plutôt tendance à me
rapprocher de la phrase de Jean-Paul II: «...Il existe une connaissance qui est
propre à la foi. Cette connaissance exprime une vérité fondée sur le fait même
que Dieu se révèle, et c'est une vérité très certaine car Die ne trompe pas et
ne veut pas tromper.»
Ne serait-ce
pas à partir de cette prise de conscience que se sont développées la notion du
mal fondamental (si l'on suit la loi de la nature de l'élimination du plus
faible) et la notion du bien fondamental (si l'on suit la voix de Dieu qui
l'interdit)?
Dans le cas
où cette hypothèse serait juste, l'existence du mal fondamental prouverait donc
l'existence de Dieu, alors que jusqu'à maintenant on pensait le contraire.
Débat: Contrairement à ce qu'affirme Luc Ferry, le mal radical (ou
fondamental) ne serait donc pas le (mauvais) fruit d'un excès hors nature, mais
plutôt un retard d'évolution de l'homme sur le parcours qui le mène de
"l'animal dans sa meute" à "un plus humain dans la société à
construire".
Alors
s'expliqueraient les massacres du Rwanda par l'immaturité de certaines ethnies
qui sont encore très proches des dures lois de la concurrence animale.
On
comprendrait, par ailleurs, que des erreurs ou des faiblesses de la pensée
aient égaré des groupes humains importants dans des idéologies pernicieuses (le
nazisme avec son mythe d'une race arienne supérieure; le communisme avec son
utopie d'homo sovieticus). Et cela n'est pas fini. le génocide cambodgien ne
date que d'hier et aujourd'hui encore, des pays en retard d'évolution
pratiquent l'excision.
Mais le mal
radical peut aussi être le fait d'une intelligence machiavélique, rancunière et
haineuse qui, par des actes spectaculaires, commandés ou non, terrorise et fait
s'enfuir une population d'un territoire que l'on convoite, et là encore, on
rejoint les dures lois animales de la lutte des espèces entre elles.
Bref, pour revenir à une idée simple, disons que le mal radical ou fondamental
n'existe que parce que l'homme ne veut pas aller dans le sens intelligent de
l'évolution, et en particuler dans le sens du bien, et cela pour diverses
raisons (égoïsme ou perversité), ou bien parce qu'il se trompe, ou bien parce
qu'il laisse faire, ou bien parce qu'il relève de la pathologie.
II.
Faut-il réfuter la révélation et les arguments d'autorité?
Luc Ferry écrit (page 241): «Les principes moraux, comme les vérités
scientifiques, sont découverts par les hommes, pensés et vécus par eux, et non
pas imposés par je ne sais quelle révélation.»
Une telle
affirmation va, apparemment, à l'encontre de celle de Jean-Paul II. En effet,
il ne fait pas de doute que l'Église a donné des armes à ses adversaires en
fixant dans des dogmes intangibles - à la suite de graves malentendus - ce qui
n'était qu'une prise de conscience de certaines valeurs qui ont émergé dans
l'Histoire et dans une histoire, au début de notre ère.
Il n'empêche
que ces valeurs se sont bien exprimées, qu'elles ont été mises en écrits,
qu'elles ont fondé et fait avancer nos sociétés civilisées, et qu'il serait
bien imprudent aujourd'hui de s'en remettre aveuglément à une approbation qui
relèverait du fond de la conscience de chacun, c'est-à-dire des points de vue
de chacun, c'est-à-dire de la mode du moment.
Ces valeurs
ont été, en quelque sorte, révélées par l'Histoire, et il me semble qu'il est
dans le rôle normal de Jean-Paul II de le rappeler à des sociétés fluctuantes,
voire déboussolées. Je sais bien que les sociétés qui avancent sont celles qui
se remettent régulièrement en question. Il ne faudrait toutefois pas oublier
que l'affaiblissement des valeurs et des arguments d'autorité a été une des
principales causes de la décadence de l'empire romain.
III. De la
responsabilité de l'homme politique
Apparemment, cela semble simple. Il y a les chercheurs qui apportent leur
savoir. Il y a les hommes de réflexion qui élaborent de la pensée à partir de
ces savoirs. Il y a enfin les hommes politiques qui doivent se nourrir de cette
pensée de façon à se présenter en tête de liste d'un courant, en vue d'une
action de progrès de la vérité, du beau, du bien, "le but de la
philosophie étant moins de favoriser tel ou tel camp que de les aider tous,
dans le cadre de la démocratie, à réfléchir" (André Comte-Sponville,
page 473).
Dans un tel
système, il importe que les hommes politiques soient ouverts à tout ce qui est
nouveau et approfondissement dans le domaine de la réflexion et de la pensée,
scientifique, historique, religieuse, philosophique etc... L'intérêt que
portent certains hommes politiques aux ouvrages et aux conférences/séminaires
de Luc Ferry et André Comte-Sponville montre bien aujourd'hui que l'homme qui
agit a besoin de retrouver un sens à son action depuis que le doute s'est
installé et que les repères se sont estompés.
Le drame,
c'est que depuis mai 1968, le pouvoir politique a perdu, en France, beaucoup de
son autorité et de son prestige et que, depuis cette date, les gouvernements
sont beaucoup plus dans la crainte de la rue qu'à l'écoute du citoyen qui a
quelque chose d'important à dire. En voilà un exemple caractéristique:
Madame la
Ministre de la Culture sait très bien que les fouilles archéologiques menées
depuis de très nombreuses années sur le mont Beuvray n'ont pas apporté la
preuve qu'il s'agissait du site de Bibracte. Elle sait très bien qu'en
reconnaissant l'erreur de localisation commise par ses services, c'est toute la
vision de notre histoire qui s'en trouvera transformée. Et pourtant, elle ne
répond toujours pas à la question écrite que des députés lui ont posée à ce
sujet.
Copie à Père
Vanhoye, Institut biblique du Vatican (voir son courrier en réponse à l'envoi de nos livres).
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