|
Emile
Mourey, officier en retraite en Bourgogne, est l'auteur, sous le pseudonyme de
Jean, de sept ouvrages concernant l'histoire d'une Gergovie et d'une Bibracte
qu'il situe, non pas sur le plateau de Merdogne et sur le Mont-Beuvray, mais
dans d'anciens villages médiévaux, au Crest en Auvergne, et au
Mont-Saint-Vincent en Bourgogne. A la suite du passage de deux films concernant
Alésia sur F.R.3, l'un en faveur du site bourguignon d'Alise-Sainte-Reine le 12
mars 1996, l'autre en faveur du site franc-comtois de La Chaux-des-Crotenay le
19 mars, il s'élève, une fois de plus, contre les erreurs qu'on propage encore
à ce sujet, que ces erreurs soient propagées par les partisans
d'Alise-Sainte-Reine ou qu'elles le soient par les partisans de la thèse
franc-comtoise.
Le 30 octobre 1981, des
archéologues se sont rassemblés sur le site d'Alise-Sainte-Reine, avec un
certain nombre d'officiers de la 64ème Division Militaire de Dijon . C'était l'époque où le site se trouvait, une
fois de plus, contesté. En s'inspirant de la technique du portrait-robot,
l'archéologue Berthier proposait une autre Alésia en Franche-Comté, à La
Chaux-des-Crotenay. Des généraux soutenaient cette hypothèse ainsi que de
nombreuses publications; et la Revue Historique des Armées ouvrait très
imprudemment ses colonnes aux frères Wartelle .
Ancien officier d'infanterie
d'origine saint-cyrienne, revenu en terre de Bourgogne après les campagnes
d'Afrique du Nord, Emile Mourey apporta, ce jour-là, son soutien au professeur
Le Gall, conservateur du musée d'Alésia et responsable des fouilles. Mais
lorsqu'il a tenté d'exposer sa vision de la bataille et ses idées nouvelles sur
la Gaule, le courant n'est pas passé, et il ne passe toujours pas.
Alors que ce sont des officiers
qui ont porté sur les Fonts Baptismaux la jeune archéologie française, ce sont
aujourd'hui des civils qui développent des stratégies et expliquent les
batailles antiques. En apportant, sans réflexion sérieuse, sa caution à
l'équipe du professeur Le Gall dans un numéro de 1987 consacré à Alésia , la Revue Historique des Armées a commis la même
erreur qu'elle avait déjà commise en ouvrant ses colonnes aux partisans de la
thèse franc-comtoise. Et lorsqu'Emile Mourey lui a adressé ses premiers
ouvrages, il n'a eu droit qu'à sept lignes de commentaires extrêmement réservés . Ce jour-là, l'armée française, plutôt que de
réétudier la question, a choisi de se retrancher derrière les thèses
litigieuses d'un professeur d'archéologie, titulaire de la chaire des
Antiquités nationales .
Pauvres Gaulois, victimes d'une
ancienne archéologie qui ne voulait les représenter que dans l'image d'un sauvage
barbu, querelleur et inconstant! Pauvres Gaulois, victimes d'une nouvelle
archéologie pourtant plus scientifique, qui leur refuse encore l'usage de la
chaux, la construction de véritables villes et l'organisation intelligente de
la cité! Pauvre Vercingétorix, fils de roi, qu'un historien nous montre
vivant son enfance au milieu des vaches et des cochons tandis qu'un autre s'évertue à nous expliquer que pendant toute la guerre des
Gaules, son action ne peut s'expliquer que parce qu'il trahissait les siens au
profit de César!
Pauvres enfants des écoles qui voudraient rêver un peu et dont on tue le rêve.
Bambins auxquels on explique laborieusement comment le Second Empire, sous
l'influence d'affreux nationalistes, aurait forgé la légende de Vercingétorix,
à une époque où la France ne rêvait que de revanche sur l'Allemagne .
Et quand ils ouvrent une des rares bandes dessinées consacrées à la bataille
d'Alésia, que lisent-ils? que la défaite de l'armée de secours n'est ni plus ni
moins que la conséquence de l'esprit de discorde qui animait ses chefs
"imbéciles", ce qui est absolument faux .
Et que dire de la grande presse qui est arrivée - la chose est incroyable -
à persuader un public bien pensant que la
mythologie du récit fondateur est condamnée à péricliter, et pas seulement au
fond des banlieues bigarrées .
Oublié, le sacrifice héroïque, à Amida, des deux légions gauloises d'origine
barbare de l'empereur lète Magnence. Frappant les portes de leurs
épées, ils rugissaient comme des fauves, impatients de voler au secours des
malheureuses colonnes de réfugiés que massacrait l'envahisseur perse. Plus
Gaulois que les Gaulois eux-mêmes, ils avaient choisi leur camp sans ambiguïté .
Leur choix était clair et leur décision rapide. Oublié, le discours de
Critognatos qui, le premier, proclama le droit des peuples à disposer
d'eux-mêmes .
Oublié que les Gaulois combattaient, non pas pour le butin, mais pour la
justice.
Voilà ce qu'il faut commencer par dire à la mémoire de nos ancêtres gaulois,
par-delà un fossé de plus de deux mille ans d'Histoire. Certes, il n'est pas
question d'occulter leurs excès et leurs péchés de jeunesse, leurs sacrifices
absurdes et leurs croyances mal comprises, mais de quel droit voudrait-on nous
réduire aujourd'hui au silence et nous empêcher d'honorer la sincérité, la foi
et le sacrifice de nos aïeux? En 1948, le Président de la République, Vincent
Auriol, avait prévu de venir sur le site d'Alise pour commémorer le
bimillénaire de la bataille. L'agitation des partisans d'Alaise le fit
renoncer. Dans cette année 1996, les Français ont célébré le 1 500 ème
anniversaire de la conversion de Clovis. C'est un important événement,
puisqu'en se convertissant au culte catholique de la burgonde Clotilde, en 496,
le mercenaire franc s'est en fait rallié à un parti éduen contre les Wisigoths
ariens et autres barbares conquérants. Mais il faut bien comprendre que c'est
un événement qui s'inscrit dans la durée de toute une Histoire. Il se trompent
gravement, les historiens qui prétendent que la France n'est vraiment née que
ce jour-là et que les Francs sont nos ancêtres. Notre mémoire
"gauloise" n'a pas oublié que la trahison du Franc Silvanus fut, en
351, à l'origine de notre grand défaite de Mursa, au confluent de la Drave et
du Danube!
Oui, à toi soldat inconnu d'Alésia, nous en faisons le serment! Guidés par
une lumière tremblante d'étoile, nous irons nous recueillir sur le site de tes
exploits et de ta souffrance. Pour ton éloge funéraire, nous sèmerons au vent,
aux quatre coins du champ de bataille, les pages déchirées des
"Commentaires" de César. Et la pluie qui descend du ciel les mêlera
dans la boue à tes ossements blanchis.
Mais puisque l'Histoire a voulu que nous devenions citoyen romain, nous nous
écrions comme saint Paul: «Je suis citoyen romain, j'en appelle à César.»
«Cum Caesar in Sequanos per extremos
Lingonum fines iter faceret ,
comme César faisait route pour se rendre chez les Séquanes, en passant par les
frontières extrêmes des Lingons.» Voilà une phrase qui ne pouvait être plus
claire. Venant d'Auxerre, César s'est engagé sur la voie Sequanas de la carte
de Peutinger (la voie de l'Armançon et non de la Seine, n'en déplaise aux Parisiens) pour se
rendre chez les Séquanes de Dijon d'où il pensait rejoindre la Province en
redescendant la vallée de la Saône (itinéraire tout ce qui a de plus classique
et évident). Vassal des Lingons, le petit peuple des Mandubiens s'était établi
sur le Mont Auxois, au bord de cette fameuse voie de l'étain qui fut, jadis,
propriété du grand peuple séquane, d'où son nom: "voie sequanas" ou
"voie dubis", d'où: "hommes du dubis" -> Mandubiens.
Le surlendemain de son départ d'Auxerre, César campa devant Alésia.
Retranchés sur la hauteur, Vercingétorix et ses 80 000 combattants ont
creusé en avant et au pied du site, de l'Oze jusqu'à l'Ozerain, un grand fossé
de vingt pieds de large (6 m), qu'ils ont solidement tenu. Ils se sont
également postés sur les flancs de la hauteur dans de multiples fossés et
derrière d'innombrables murets de pierres sèches. En outre, toute la surface du
plateau était noire de monde. Donjon gaulois de soixante ares de superficie
seulement, l'oppidum-refuge du petit peuple mandubien se dressait au bord de la
falaise - in colle summo admodum edito
loco - à l'endroit qui ressort tout à fait. En arrière,
s'étendait la ville gauloise (et non gallo-romaine) que César
rasa, après sa victoire, au niveau du sol. Tout cela se retrouve sur le terrain
avec une clarté aveuglante, mais l'interprétation des vestiges a été faite en
dépit du bon sens, d'où la confusion qui perdure.
Qualifié par César de jeune homme, Vercingétorix montre, sur ses médailles,
un visage imberbe et un profil de jeune dieu. Ses habits n'étaient certainement
pas seulement d'étoffes mais de métal.
Le chef gaulois a renvoyé ses cavaliers dans toute la Gaule comme on envoie
des missionnaires - pour l'appeler au soulèvement général - tandis que sur
les gradins du théâtre gaulois d'Alésia - Critognatos s'écriait d'une
voix de tribun: «Gaulois, prenez garde!
les Romains se préparent à étrangler la Gaule.»
César décida de "circumvallere" Alésia. Il fortifia tout d'abord
ses camps retranchés de la plaine des Laumes (munitionis). Puis à 400 pieds
(120 mètres) du retranchement de ces camps (munitiones), il mena à bien un
fossé de vingt pieds de large (6 mètres), à bords verticaux.
Cet espace ayant été interdit à l'ennemi (pour la sécurité et de ses camps
et des travaux qui vont suivre), César mena à bien deux fossés larges de 15
pieds (4m50) et d'égale profondeur (1m50). Dans le fossé le plus près de ses
lignes, il dériva l'eau de la rivière.
En arrière, il construisit un "agger" et un "vallum" de
12 pieds de haut (3m50), surmonté d'une palissade de pieux armée d'un treillis
et défendue, dans l'angle, par des chevaux de frise. Au-dessus, il éleva des
tours tous les 24 mètres.
Ceci fait, César revint (rursus) sur ses travaux pour les renforcer (ad
addendum). Dans les fossés continus profonds de 1m50, il mena à bien des
colonnes de la mort (les cippi). C'étaient des arbres dont on avait laissé des
branches qu'on avait raccourcies et épointées et qu'on tira dans les fossés en
les entremêlant. Il y en avait cinq rangs.
Devant ces fossés continus, on plaça en quinconce (en revenant vers
l'agger), dans des trous profonds de trois pieds (0m90), des pieux dont la
pointe durcie au feu était tournée vers le haut et dissimulée sous des
broussailles (les fleurs de lis: lilia). Il y en avait huit rangs distants de
trois pieds (0m90).
En avant de ces trous (en revenant toujours vers l'agger), on enterra dans
le sol des aiguillons, un peu partout et très près les uns des autres.
Telles sont, en résumé, la traduction d'Emile Mourey et son interprétation du
texte de César concernant la réalisation des obstacles romains dans la plaine
des Laumes. Tout cela, il l'a expliqué dans son Histoire
de Bibracte, le bouclier éduen publiée en 1992 et dans
son Histoire de Bibracte, l'épée
flamboyante publiée en avril 1995.
Il est vraiment incroyable qu'il ait fallu attendre l'année 1992 pour qu'une
équipe de fouilleurs allemands de la Romisch-Germanische Kommission localise
enfin sur le terrain ce dispositif tel qu'Emile Mourey l'a expliqué. Chose
également incroyable, il apparaît que les archéologues français avaient placé
l'agger quelque 25 mètres trop en avant. Véritable scandale, on cherchait les
obstacles à un endroit où, manifestement, ils ne pouvaient pas se trouver.
Chose encore plus incroyable, en entendant les explications de l'archéologue du
film Alésia revisitée, il
apparaît que ce dernier n'a toujours pas compris ce qu'il avait découvert. Et
pourtant, cela saute aux yeux: l'ordre des obstacles, tel qu'on se l'est
représenté jusqu'à maintenant et tel qu'on peut le voir dans la reconstitution
de l'archéodrome de Beaune, doit être inversé.
Enfin, en dehors de la plaine des Laumes, en l'absence de textes, il n'y a
que les archéologues qui peuvent ou pourront nous dire comment les Romains ont
modifié, adapté ou allégé ce dispositif.
De la même façon qu'il avait établi une ligne de retranchement tournée vers
l'oppidum, César construisit une ligne de retranchement semblable tournée vers
l'extérieur. Entre ces deux lignes, il disposa des redoutes fortifiées.
De son côté, Vercingétorix avait demandé aux cités gauloises de faire vite
de toute évidence avant que César ait achevé ses travaux de retranchement. Hélas,
ce n'est qu'au bout d'un mois que l'armée de secours se mit en route. Oubliant
les profits de "l'amitié romaine", 8 000 cavaliers, 240 000
fantassins sont partis pour Alésia, pleins d'ardeur et de confiance (ces
chiffres correspondent aux effectifs que les cités gauloises avaient prévus de
mobiliser et que César présente - pour se valoriser - comme des effectifs
engagés dans la bataille). Le désir de retrouver la liberté perdue, le souvenir
de la gloire passée s'étaient emparés des c¦urs.
Il y avait au nord une montagne que les Romains n'avaient pu englober dans
leur dispositif en raison de sa trop grande étendue. L'endroit sur lequel la
nécessité les avait contraints d'installer leurs camps était un peu défavorable
et légèrement en pente. C'est une très grave erreur d'avoir identifié cette
montagne au Mont Rhéa: en effet, les pentes de ce mont ne sont pas légèrement
en pente mais raides. C'est une absurdité d'imaginer un seul instant que César
n'ait pas tenu ce mont, soit qu'il l'ait englobé dans son dispositif, soit
qu'il y ait installé une simple cohorte. Napoléon III qui, le premier, a commis
cette faute de jugement impardonnable, n'était pas un foudre de guerre et son
aide de camp et conseiller, le colonel Stoffel, se souciait avant tout de son avancement.
C'est sur la montagne de Bussy que les 60 000 hommes d'élite de l'armée de
secours se lancèrent à l'assaut des lignes romaines, sur un front de plus de
deux kilomètres. Ce fut un combat gigantesque.
C'est dans la plaine des Laumes que le restant de l'armée de secours se
lança à l'assaut de la ligne de retranchement extérieure tandis que
Vercingétorix attaquait de l'autre côté, et là aussi, ce fut un combat
gigantesque.
C'est un véritable scandale d'avoir pu penser un seul instant que les Gaulois
de la montagne de Mussy se sont enfuis sans avoir combattu.
A Alésia, jamais César ne s'est trouvé aussi près de la défaite totale.
Tout cela, Emile Mourey l'a
expliqué dans son Histoire de Bibracte, le bouclier éduen et dans l'erratum de son Histoire de Bibracte,
l'épée flamboyante.
Les partisans d'Alise-Sainte-Reine, comme ceux de la thèse franc-comtoise, sont
au courant de l'existence de ces ouvrages mais ils font comme s'ils les
ignoraient. Cette situation est intolérable.
|